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30 octobre 2014

Takashi Baldwin

 

Takashi

 

 

 

La carcasse de véhicule que Takashi habitait depuis sa naissance ne payait pas de mine.  Il lui était même impossible de dire s’il s’agissait d’une benne à ordures, d’une camionnette ou d’une carlingue d’avion.  Il ne formulait jamais d’hypothèses de ce genre.  Les cloisons percées d’innombrables trous, l’armature de métal rouillé, cette masse informe en décomposition, c’était sa demeure.  Quelqu’un semblait avoir abandonné le véhicule en plein cœur de l’altiplano et l’on pouvait en déduire que les passagers d’origine avaient poursuivi leur route à pied.  Même cette manière de le dire paraissait étrange.  Il n’y avait jamais eu de route par ici et aucun indice sur la direction qu’ils auraient pu prendre.  Partout, à perte de vue, s’étendaient les hautes plaines de la cordillère des Andes.  Peut-être l’amas de métal avait-il tout bonnement émergé du roc un beau jour.  Il y semblait toujours englué.  Un arbre rachitique et plusieurs fois centenaire avait poussé au milieu de l’abri et Takashi l’entretenait avec soins, comme il veillait jalousement sur la pile nucléaire qui lui prodiguait chaleur et lumière.

 

La vie de fonctionnaire lui convenait tout à fait.  Takashi avait toujours été doué pour les tâches administratives.  Son travail lui plaisait, mais l’accaparait beaucoup, et Takashi se surprenait de plus en plus souvent à rêver de vacances sans solde ou d’année sabbatique.

 

Ce jour-là, lorsque Falstaff et Gudrun se présentèrent chez lui pour visiter l’appartement à louer, il ne se souvint pas tout de suite de l’annonce qu’il avait fait paraître des décennies auparavant.  L’apparence des deux hommes le troubla.  Leurs vêtements étaient en loques, comme après un long voyage harassant, semé d’embûches et de périls inattendus.  Des raids aériens, des bêtes féroces, des pirates sanguinaires ou de longs séjours dans les camps étaient peut-être responsables de l’état de délabrement manifeste des deux voyageurs.  Takashi n’éprouvait pas le besoin de spéculer là-dessus.

 

Ils se saluèrent à la manière apache et la négociation débuta aussitôt.  Elle fut rendue difficile par le fait que Falstaff s’exprimait dans une langue étrangère.  Gudrun n’était en fait qu’un interprète engagé à grands frais et il se révéla aussi incompétent en matière de traduction qu’en toute autre matière.  De fait, Falstaff et lui s’exprimaient dans des langues très différentes et aucune des deux ne s’apparentait de près ou de loin au dialecte pratiqué par Takashi.

 

Ils effectuèrent néanmoins la visite des lieux.  L’appartement n’était pas aussi spacieux que l’annonce le laissait croire.  Il consistait en cet espace d’un peu moins d’un mètre carré de surface, haut d’environ un mètre et demi, situé entre ce qui avait peut-être été le siège du conducteur et l’espace réservé aux passagers.  L’utilisation gratuite et illimitée de l’énergie produite par la pile nucléaire représentait son principal attrait.  C’est d’ailleurs sur cette question que porta d’abord la négociation.  Après avoir délimité l’espace proposé dans son annonce — chacun avait dû s’y tenir à tour de rôle pour en éprouver le confort, Gudrun resta debout, étendit les bras comme pour insister sur le fait qu’il ne lui était pas possible de les écarter complètement, Falstaff se contenta de s’asseoir et de fermer les yeux, après quoi il parut à Takashi que son sourire de contentement exprimait un vif intérêt pour l’appartement —, Takashi fit une démonstration des merveilleuses possibilités de sa pile : il s’en servit d’abord pour faire chauffer un peu d’eau et préparer du thé de roches.  Ses visiteurs lui en furent extrêmement reconnaissants.  Le voyage les avait affaiblis et le thé de roches les réconforta.  À la nuit tombée, Takashi exécuta une danse qui ressemblait à un rituel ou à une formule d’invocation quelconque, puis il alluma la lampe qui projetait une lumière blafarde sur les parois de la carlingue.  Il n’en fallait pas davantage pour convaincre Falstaff qu’il se trouvait en face d’une opportunité magnifique.  Les mois qui suivirent furent encore consacrés à la négociation.  Celle-ci porta plus précisément sur le prix du loyer.

 

Takashi prenait énormément de retard dans son travail et se plaignait des soucis supplémentaires occasionnés par la présence de ses visiteurs.  De jour en jour, cependant, chacun comprenait un peu mieux la langue des autres et la négociation progressait insensiblement.  Il était vite devenu évident que Gudrun allait servir de monnaie d’échange.  Falstaff, en effet, n’avait pas seulement loué les services de l’interprète, comme Takashi l’avait d’abord cru : il s’en était porté acquéreur.  Cette dépense somptuaire et le voyage qu’il avait entrepris l’avaient d’ailleurs ruiné.

Takashi ne voulait pas de Gudrun.  À la base de son argumentation, il faisait valoir le manque d’espace.  L’appartement était bien trop exigu pour qu’ils puissent y loger tous les deux et il n’était pas envisageable que Gudrun cohabite avec Takashi dans un espace encore plus restreint.  Divers projets de solutions furent échafaudés.  Falstaff plaida en faveur de Gudrun.  Il fit valoir des facettes de sa personnalité qui l’avantageaient.  Il parvint presque à émouvoir Takashi en racontant l’enfance difficile qu’avait eue Gudrun.  À la fin, à court d’idées, Falstaff proposa de couper l’arbre ; ce à quoi Takashi s’opposa farouchement pour des raisons sentimentales.  Il proposa à son tour qu’on se nourrisse de Gudrun pendant les longs mois d’hiver, mais Gudrun opposa son veto et comme son propriétaire ne voyait pas, lui non plus, cette alternative d’un très bon œil, cette avenue fut délaissée.  L’histoire ne dit pas si Gudrun fut mangé de toute façon, l’ingratitude étant fille de la nécessité.  Mais, comme le font si justement remarquer certaines récitantes, il n’est plus fait, passé cette phase critique de la négociation, la moindre allusion à l’interprète dénommé Gudrun Baldwin.  Certaines en déduisent qu’ils n’ont pas eu le choix, d’autres estiment que l’affaire a pu se décider secrètement au moyen de signaux que Takashi et Falstaff auraient échangés sous la table.  Personne ne saurait confirmer que la négociation achoppa sur ce point précis, mais il est certain que la pile nucléaire cessa de fonctionner après un certain nombre d’années.  Plusieurs ont affirmé que cette circonstance fâcheuse avait grandement contribué à précipiter le départ du locataire éventuel.  Les récitantes sont unanimes sur un point : d’après elles, l’appartement de Takashi Baldwin serait toujours à louer.

Serge Lamothe, 2004, Éditions l'Instant même.