Ok

En poursuivant votre navigation sur ce site, vous acceptez l'utilisation de cookies. Ces derniers assurent le bon fonctionnement de nos services. En savoir plus.

23 janvier 2015

Le livre unique

« C’était l’époque du livre unique, mais j’imagine que vous êtes trop jeune pour vous souvenir de ce temps-là ! L’Agence du bureau permanent avait décidé qu’un seul livre paraîtrait chaque année. Les écrivains du monde entier participaient au concours et leurs livres, tous genres, toutes langues et toutes allégeances politiques confondus, étaient acheminés à l’Agence sur différents supports aujourd’hui désuets, via des procédés tout aussi archaïques. Un jury composé de trois cents scribes délibérait la moitié de l’année, puis élisait le livre que l’Agence publierait l’année suivante. La sortie du livre de l’année était attendue avec toute la fébrilité que vous pouvez imaginer. Des extraits alimentaient les journaux, tous les médias en parlaient. Certains fonctionnaires triés sur le volet étaient mandatés pour promulguer de nouveaux règlements susceptibles de mieux coller à la réalité dépeinte dans le livre. Même les publicitaires s’en inspiraient pour promouvoir des produits conçus sur mesure. Du jour au lendemain, à l’annonce du choix du jury, l’auteur du livre de l’année se retrouvait sous les feux de la rampe. Sa gloire, aussi soudaine que passagère, déferlait tel un tsunami sur l’actualité mondiale et lui assurait une rente confortable jusqu’à la fin de ses jours. Le système a fonctionné rondement pendant près de deux siècles. L’Agence se déclarait satisfaite des résultats. Sans aller jusqu’à dire que la paix sociale avait été rétablie, on peut affirmer que les tensions s’étaient calmées. »

Extrait de Projet perfecto, Alto, 2010.